La Porte du retour, héritages Afro-Brésiliens

Maureen Ragoucy

Villa Mas - Musée Léon Dierx
Du 20 juin au 20 décembre 2026
Du mardi au dimanche de 9h à 17h

Formée à la photographie, au son et à la vidéo « comme prétexte à la rencontre » dit-elle, Maureen Ragoucy construit une démarche où l’image devient un espace de relation, de mise en présence et de transmission. Elle adopte une posture proche de l’archéologie visuelle, cherche, extrait, enquête, collecte, fragmente, observe, assemble… rassemble.

Sa pratique photographique s’ancre dans une observation sensible des corps, des gestes et des territoires. Elle travaille en immersion, avec une attention particulière donnée aux langages et à l’oralité, porteurs de mythes personnels et collectifs.

Dans « La porte du retour », elle déploie une esthétique où se croisent photographie plasticienne et archive documentaire, dans un dialogue constant entre narration singulière et mémoire communautaire. Ses images, souvent épurées, ne se contentent pas de montrer. Elles réactivent des traces comme des parcelles d’une histoire dispersée, redéployée en série pour mieux révéler ce qui persiste et résiste à l’Histoire. Les oeuvres qui en résultent interrogent sur l’impact de l’exil, de la filiation et de la transmission dans la trame des récits propres à chacun.

Le Bourian

Tel un carnaval, le Bourian traverse les rues comme une mémoire qui refuse de mourir. Sous les masques, ce sont moins des visages qu’on cache que des siècles d’une histoire sombre et blessée qu’on farde pour qu’elle cesse de gouverner le présent. Comme une conjuration.

Les photographies de l’artiste célèbrent des corps en fête et les récits qu’ils contiennent. Chaque image permet de cartographier une histoire diasporique méconnue. Chaque portrait, pris dans le mouvement, se fige et se dresse comme une apparition. Masques, costumes et postures se détachent d’un fond clos, déserté ou inhabité, comme pour mieux affirmer leur présence, comme autant de corps-monuments.

Le Bourian au Bénin et d’une certaine façon le Carmon à La Réunion portent en eux la même certitude : la fête n’est jamais innocente. Elle est un champ de bataille où l’histoire se remet en marche et où l’on gagne en paradant, en dansant, en chantant ce qui a été volé en silence.

Résistance

La fête est un outil puissant de résistance : se costumer, danser, chanter pour rejouer l’histoire, plus qu’un acte cathartique, est une façon de RESISTER.

La fête n’est pas seulement une commémoration mais aussi une transmutation. C’est un acte puissant qui consiste à retourner les symboles, à renverser les hiérarchies, à faire du corps un territoire de libération. L’artiste souligne ici par l’image cet acte qui permet de déplacer le regard sur l’Histoire en se moquant de la figure du colon, des propriétaires et des « maîtres » comme des nouveaux dictateurs d’un monde dit « libre » en les incarnant sous des traits grotesques.

La photographie ouvre alors un espace poétique où le visible se charge d’invisible, où le silence devient un espace d’écoute. L’artiste fait du silence photographique un véritable espace de révélation des corps à l’intérieur duquel des survivances s’agitent.

Figures

Dans ce pantomime rituel, les personnages rejouent leur propre fiction. Et ces syncrétismes sont autant d’exutoires.

Isolées dans leur élan, les figures apparaissent comme des personnages troublants, des figures hybrides à la fois filiales et chimériques. Ils incarnent des identités plurielles façonnées par les récits historiques et populaires, des facettes de cette histoire afro‑brésilienne.

Dans chaque image prise, une esthétique de la trace d’un patrimoine vivant se double de la rigueur documentaire, permettant à l’artiste de créer un espace où l’image est à la fois témoignage, empreinte et évocation. L’oeuvre fait émerger une poétique du seuil : un lieu où l’histoire se dit autant dans ce qui est montré et entendu que dans ce qui est caché ou silencié. Le rituel, fragmenté par la photographie, retrouve sa vibration intime. Comme un acte de résurgence.

Texte : Leïla Quillacq – extraits.